jeudi 27 février 2020

QUEEN AND SLIM

Réalisation : Melina Matsoukas
Scénario : Lena Waithe, d'après une histoire de Lena Waithe et James Frey
Au casting : Jodie Turner-Smith, Daniel Kaluuya




D'un coup d'œil
Scènes et dialogues entre femmes : très peu
Test Bechdel-Wallace : non validé
J'aime : héroïne éduquée sûre des ses capacités et de ses compétences, dénonciation du racisme et des violences policières

Trigger warnings/ violences contre les femmes : meurtre, violences conjugales, prostitution
J'aime pas : femmes pornifiées, interactions entre femmes rares, violences contre les femmes excusées, héroïne accusée d'être responsable de la situation, nudité, hétéronormativité, personnages qui n'ont pas de nom

Note féministe : 1/5
Note cinéphile : 2/5

Pour en savoir plus (attention, gros spoilers)
A la suite d'un rencard raté, "Queen" et "Slim" sont arrêté·es par un officier de police raciste et violent, que Slim abat en légitime défense. Les deux jeunes gens prennent la fuite vers le sud, espérant pouvoir échapper au sort qui les attend.

Lena Waithe, femme noire lesbienne, a été révélée par la série Master of None, qui traitait avec gravité, humour et tendresse (même si Aziz Ansari s'est révélé être gerbant par la suite) des relations femmes/hommes, de la place des immigrant·es et de leurs descendant·es aux États-Unis. Elle est aussi la première femme noire à remporter un Emmy Award pour un scénario, en l'occurrence celui de l'épisode "Thanksgiving" de MoN, où elle racontait, en se basant sur sa propre expérience, son coming-out à sa famille. 25mn de pur bonheur télévisuel. Réalisées par Melina Matsoukas, qui a aussi dirigé plusieurs épisodes d'Insecure, la série d'Issa Rae, autre jeune artiste noire à émerger ces dernières années. Inutile de dire qu'un projet réunissant ces deux femmes de talent donnait drôlement envie, d'autant plus qu'il est rare de voir des artistes racisé·es à la fois devant et derrière la caméra et à l'écriture. Malheureusement, le résultat est en demi-teinte, et carrément très problématique quant à sa représentation des femmes. Queen and Slim est avant tout un film à charge contre les violences policières racistes, un fléau que les autorités américaines ne prennent pas au sérieux, voire ignorent, qui fait de nombreuses victimes chaque année et qui bénéficient d'une impunité révoltante. Être noir·e aux États-unis, c'est vivre avec une cible dans le dos. Raison pour laquelle nos deux protagonistes rencontrent de nombreuses manifestations de soutien et de solidarité de la part des Noir·es qu'elle et il croisent sur leur route, et que tant de gens sont prêts à les aider sans rien demander en retour, à part qu'elle et il s'en tirent. C'est d'ailleurs au cours d'une manif organisée en protestation contre la chasse à l'homme lancée à leur poursuite que la colère s'exprimera dans une violence extrême. Cette scène, qui montre un jeune qui a rencontré le couple la veille (et qui est l'auteur de la fameuse photo) abattre de sang froid et en pleine tête un policier noir qui essayait de le raisonner, glace le sang. Malheureusement, elle est marquante pour une autre (mauvaise) raison : elle est montée en parallèle avec la première et unique scène d'amour entre Queen et Slim, ce qui est limite malsain : pourquoi montrer un rapprochement intime et émotionnel entre ses deux protagonistes en même temps qu'une scène ultra violente ? Mais ce n'est pas le plus gros défaut du film. Le plus gros défaut, c'est la représentation misogyne des personnages féminins. Queen pour commencer. Au début, elle est habillée des pieds à la tête, elle est affirmée, ne s'excuse pas de ce qu'elle est, tient tête au policier, à Slim, et c'est elle qui décide quoi faire après que ce dernier abat le flic. Tout change à l'escale chez Oncle Earl à la Nouvelle Orléans. Earl est un proxénète qui habite sous le même toit que les prostituées qu'il exploite, femmes pornifiées à l'extrême dans des tenues hyper sexualisantes, au point que l'on peine à croire que ce sont des femmes qui ont écrit et réalisé ces scènes tellement ça pue le male gaze. Deux courtes scènes de solidarité féminine - où l'on n'oublie pas de re-préciser qu'Earl est roi en sa demeure, et les protagonistes doivent fuir, après avoir modifié leur apparence. Queen revêt une robe qui appartient à l'une des prostituées, très courte et sexualisante, Slim prend une tenue de jogging à Earl. Ce changement de costume est très symbolique, en cela qu'il indique aussi un changement dans leur personnalité et leurs rapports, Queen devenant plus fragile, plus soumise, plus soucieuse du bien-être de Slim, alors que ce dernier s'affirme et devient le dominant. Cette inversion des rapports trouve son apothéose sous la forme du cliché qui immortalisera le couple, lui regardant devant, elle baissant la tête vers son compagnon. C'est tellement sexiste qu'on ne représente plus les femmes dans cette position même sur les affiches des blockbusters les moins subtils. Mais revenons à l'Oncle Earl : si Earl est une pourriture misogyne, voyez-vous, ce n'est pas sa faute. La mère de Queen est morte lors d'une violente dispute avec son frère, saoul, mais c'était un accident, ce n'est pas sa faute. C'est un proxénète alcoolique et violent, mais c'est l'Irak qui l'a bousillé, ce n'est pas sa faute. Quant à la famille de Slim... il raconte des anecdotes de son enfance apparemment heureuse, avec son père et son frère, mais ne mentionne pas sa mère une seule fois, au point que l'on s'étonne de voir qu'il en a une - même si elle ne prononce pas un mot au cours de ses deux courtes apparitions. La seule femme blanche du film est évidemment une bourgeoise coincée, seule personne ouvertement réticente à aider le couple. Alors c'est vrai, les femmes blanches ont largement manqué de solidarité envers les femmes noires. C'est indéniable, et cela restera toujours l'un des plus grands échecs de l'histoire du féminisme : n'avoir pas su, avoir refuser d'intégrer les luttes intersectionnelles des femmes noires à la lutte féministe. Mais montrer une femme blanche solidaire envers une femme noire, ça pourrait nous inspirer, non ? (petite digression, c'est la réplique la plus importante de la saison 3 de Dear White People : les femmes blanches auraient-elles montré autant de solidarité que les femmes noires envers elles si c'est une étudiante noire qui avait été agressée par un prof blanc ?) Son mari, lui, aide Queen et Slim sans poser de questions, et offre un contrepoint positif face aux deux autres hommes blancs du film, deux flics racistes. Dernier point problématique, et non des moindres, Queen, la femme, se voit à plusieurs reprises reprocher par des hommes d'avoir tenu tête au policier, sous-entendu, de ne pas être restée à sa place, de ne pas avoir fermer sa gueule et d'être responsable de tout ce merdier. A sa sortie, Queen and Slim (il faudra m'expliquer pourquoi on ne les nomme qu'à la fin) a été présenté comme un film qui évoque la figure du héros noir. C'est tout à fait juste : le héros, pas l'héroïne.

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